SOUVENIRS D’ECRIVAIN.

13122009

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SOUVENIRS D’ECRIVAIN. SOUVENIRS D'ECRIVAIN. dans L'écrivain est né. ecrire

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Une précision sur votre nom d’écrivain.

22122009

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  J’aimerais connaître, Michel, le motif de ce J intercalé entre votre nom et votre prénom usuel ?




Un témoignage.

22122009

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  En parlant des adolescents que vous avez côtoyés, vous indiquez :  » Les a-t-on un peu préparés à leurs responsabilités, ces citoyennes et citoyens qui étaient adolescentes et adolescents naguère?… Pour ma part, je veux bien témoigner aujourd’hui du contraire, comme je l’ai fait au printemps de 1975 devant une étude de 80 élèves quelques semaines avant de partir faire examiner à Strasbourg ma tension artérielle… et avant de faire le grand saut vers l’écriture professionnelle… »

  Précisez votre pensée et donnez votre témoignage, si vous le désirez, Michel. Et racontez moi aussi votre grand saut vers l’écriture professionnelle.




Le vous-tu et le respect de l’autre.

6122009

  Le vous-tu et le respect de l'autre. dans Devenir écrivain. 3lgn80ti

  Vous dites :  » Dans ce cas, le registre “vous-tu” devenait très vite une entrave pour le fautif. (S’il y a ici une leçon, je la tenais du chirurgien-dentiste de mon enfance et de mon adolescence : Henri Wirth) « 

  Pouvez-vous raconter la leçon qui vous a été donnée par Henri Wirth, chirurgien-dentiste, concernant le  » vous-tu ?

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  Princesse mon amour, dès les lendemains de ma réussite au certificat d’études primaires, mes parents m’avaient offert une magnifique bicyclette (demi-course) avec guidon recourbé, dérailleur à l’arrière et double-plateau au pédalier. Dans le domaine sportif, l’un de mes maîtres spirituels aura été Jacques Anquetil, une des très rares personnes dont le décès m’a mis les larmes aux yeux, il n’y a pas si longtemps, alors que je me trouvais dans ma voiture à Saint-Etienne (je m’y revois).

   Cette bicyclette, comme tous mes jouets, je l’ai fait vivre au maximum. Elle m’a en particulier mené, avec le cousin Bernard, en Allemagne et au Luxembourg. Mais aussi tout seul chez… mon chirurgien-dentiste attitré : Henri Wirth, rue Thiers, Saint-Dié. Un jour, pour effectuer les sept kilomètres qui me séparaient de lui, je suis parti de chez mes parents avec un retard que je n’ai jamais pu combler.

  Depuis quelques temps déjà, et sans doute aussi parce que je venais désormais chez lui sans la compagnie de mon père (nous allions, lui et moi, compléter ma collection de timbres après avoir partagé les soins dentaires), Henri Wirth faisait de moi un petit monsieur en me donnant du « vous ». Je m’en trouvais très fier (de même que plus tard lorsque pénétrant, pour la première fois et par une porte de service, dans les locaux du lycée technique, j’entendis une dame des cuisines me dire : « Bonjour, monsieur »).

   En quelques secondes donc, du fait de mon retard – pour lequel je ne bénéficiai d’aucune circonstance atténuante alors que je fondais littéralement sous l’effet de ma tentative désespérée de battre tous mes records précédents -, j’ai été déchu de mon statut par Henri Wirth. N’étant plus rien, je l’entendis me dire : « Bonjour, assieds-toi. » Je me suis donc assis un peu comme Louis XVI tendait le cou sous la guillotine. Mais j’espérais tout de même un peu encore… Je faisais une dernière hypothèse : peut-être s’était-il trompé… peut-être allait-il se raviser… se souvenir de ce qu’à « moi », il disait toujours « vous »…

   Nenni point du tout : je n’étais décidément plus rien… toujours ce terrible tutoiement. Et mon bourreau ne se donnait même pas la peine de me faire savoir plus directement la raison de ma déchéance, et, par exemple, de mettre en cause mon retard. Non, il n’avait rien à me reprocher. Il considérait tout simplement que j’étais un ange déchu. Inutile d’en dire plus.

   Pour la séance suivante, vous pouvez être assurée, princesse mon amour, que je n’ai pas eu besoin de battre le record du monde de vitesse. Ce jour-là,  »Jacques Anquetil » était sur place, peut-être pas au lever du soleil, mais tout de même avec une avance grande comme ça!…

  Le voici devant moi, ce monstre de dentiste que j’admirais tant… naguère. 

  Pas de cérémonie. Aucun commentaire. Rien qu’un grand mot d’amour : « Bonjour , asseyez-vous ».

   Je l’entends très exactement comme si c’était hier. Aussi le vaccin a-t-il été très efficace… C’est d’ailleurs pourquoi aujourd’hui, princesse mon amour, vous et moi en usons aussi. Et c’est encore cette dichotomie « vous-tu » qui aura fourni son articulation fondamentale à « Une femme très ordinaire » que j’ai donc écrit il y a maintenant trente-trois ans…




Un élève tente une épreuve de force.

6122009

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  Vous mentionnez :  » Et un jour enfin, vint le tour d’un élève qui s’était manifestement mis en tête de tenter l’épreuve de force. Il s’appelait Marquet. J’ai malheureusement perdu son prénom. »

  Quelle épreuve de force a tenté le nommé Marquet, Michel ?

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  Princesse mon amour, peu à peu ma façon d’organiser les heures de retenue du samedi après-midi avait pris son rythme de croisière. Jusqu’au jour où le jeune Marquet s’est avisé de bien montrer que lui ne se plierait pas au jeu. Puisqu’on l’avait puni, et puisqu’il pensait que c’était à tort, il venait avec, en tête, l’idée de faire le maximum de chahut. Par chance, il était seul à vouloir s’entêter dans cette démarche. C’est ce que j’ai cru saisir dès les premières minutes.

  J’ai donc d’abord essayé de l’amadouer en lui disant qu’il n’était tout de même pas si malheureux avec nous tous. C’était une façon de délimiter les enjeux de sa mauvaise humeur en faisant justement ressortir son relatif isolement. Mais, tout à la fois, je sentais que ma manoeuvre pouvait aussi se retourner contre moi : s’il persistait à troubler l’étude, notre différend devenait une sorte d’enjeu très individualisé devant une collectivité qui n’allait pas tarder à se retourner contre… l’autorité.

   Il fallait donc que l’autorité prenne les devants. La mort dans l’âme, j’ai annoncé que, puisque, apparemment, le désordre que suscitait Marquet tendait à s’étendre à une partie de l’étude, nous allions tous devoir renoncer au gain des cinq minutes devenu habituel les autres samedis, et que, de plus, Marquet serait contraint de rester à sa place quelques minutes encore après le départ de ses camarades.

  Au moment où j’annonçais cela très calmement, j’étais très inquiet : c’était toute une classe qui paraissait se dresser peu à peu contre moi… Et je me trouvais seul dans l’établissement. Mon inquiétude résidait en ceci : je craignais de devoir passer tout l’après-midi à mener une bataille de tranchées pour calmer successivement Pierre, Paul ou Jacques, alors que j’étais habituellement si content de pouvoir lire et prendre des notes au milieu d’adolescents qui s’inspiraient de mon comportement…

  Et voilà que, soudain, il y avait bien pire… Comme si ma décision de « punir » Marquet était une terrible injustice eu égard à mon comportement ordinaire, c’est la foudre qui m’a répondu. Il faut dire que ce garçon de seize ou dix-sept était ce que l’on peut appeler un « solide gaillard », mais je n’aurais jamais imaginé qu’il  pût avoir un caractère à ce point irascible. Le fait est qu’il me menaçait très clairement devant tous ses camarades… On allait voir ce qu’on allait voir… Il ne se calmerait pas… Il continuerait à faire tout le bruit possible… Et puis… Et puis… Si on continuait à vouloir le brimer… là, tout à l’heure… et pourquoi pas tout de suite… mais de toute façon, il était hors de question qu’il ne sorte pas avec ses camarades et, d’ailleurs ils sortiraient tous ensemble cinq minutes à l’avance… puisque c’était rituel désormais…

  Il continuait à marmonner pendant que je redonnais les principes de base de ma gestion des élèves en retenue, et je ne parvenais pas à me convaincre du fait qu’il ne m’avait pas encore sauté dessus, tellement il était apparu furieux… presque fou furieux… Souvenons-nous du pasteur Eggen… (A suivre)

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  Effectivement, Michel, seul dans l’établissement scolaire  avec ce groupe d’adolescents dont un caractériel à ce moment là, vous deviez être très inquiet. Mais, il y a des sanctions qui auraient pu ensuite être mises en place. Expulsion etc… Mais quel dommage ! …

  Comme vous me parlez du pasteur Eggen, je pense qu’il va flancher et qu’une surprise nous attend, à mon grand soulagement !…

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  Vous voyez, belle princesse, comme tout cela ressemble à du théâtre : nous avons deux protagonistes principaux qui s’affrontent dans un combat sans merci (au moment où nous nous sommes arrêtés) devant un auditoire qui interprète un rôle lui aussi… Lequel?… Quel rôle joue-t-il?…

  C’était toute la question… En réalité, c’était la seule vraie question : que pensait chacun des élèves présents, et quelle leçon collective allait découler de l’ensemble de ces réflexions silencieuses? Faisons un pas de plus. Imaginons que Marquet se jette sur le surveillant… Le choeur choisira son héros, ou bien décidera de s’interposer, etc… Mais déjà, le surveillant aura complètement perdu la face, quand bien même il s’appellerait Marcel Cerdan.

  En attendant, le jeune Marquet ne bouge plus, ne parle plus : c’est donc la minute de vérité qui caractérise le moment où le matador signale qu’il engage désormais sa propre vie dans la mise à mort du taureau… Une minute. Je me suis dit : il est décidément très fort. Et le choeur ne bougeait pas, ne faisait plus aucun bruit…

  Un peu moins de deux heures plus tard, nous en étions toujours là : pas un bruit, moi dans mon livre, les élèves dans leurs travaux… Marquet lui aussi est là : comme s’il n’y était pas… absent. Je suis stupéfait de le voir ainsi. Le pire du pire…

  J’annonce qu’à l’exception de mon adversaire, tous peuvent ranger leurs affaires et quitter la salle… Et je m’attends à voir Marquet me fausser compagnie immédiatement (et comment aurais-je pu le rattraper? et à quel prix?). Mais, voilà, il faut bien se rendre à l’évidence : tout le monde est parti ; il n’y a plus que lui et moi dans la salle. Nous commençons à effectuer notre supplément de cinq minutes. Et je m’approche prudemment de lui : « Marquet, que se passe-t-il? que t’arrive-t-il? que t’est-il arrivé?… » Il baisse la tête, mais très vite il la relève : son visage est baigné de larmes ; en sanglotant, il se met à parler ; à se confondre en excuses comme un petit garçon, tout en insistant maladroitement sur ce qui est pour lui l’essentiel : « Avec vous, surtout avec vous, comment ai-je pu me permettre : je sais bien que vous n’êtes pas méchant… je le sais bien!… Je vous demande pardon… Je vous le promets : vous n’aurez plus jamais aucun problème avec moi ; je vous le promets. »

   Evidemment, princesse mon amour, Marquet a tenu parole. Quant à moi, je me suis définitivement voué à ne jamais punir aucun élève au-delà des cinq minutes de supplément que j’avais dû mettre en oeuvre ce jour-là… J’ai fini par en payer le prix : hypertension artérielle essentielle après six ans de bons et loyaux services dans l’Education Nationale… qui, quant à elle, a fini par me montrer, en septembre 1974, quel sort on prétendait réserver aux adolescents de notre pays… Trente-cinq ans plus tard, les résultats sont plus que parlants… Voyez quel sombre clown occupe, en France, le devant de la scène… Suffrage universel, et vlan!…

  Les a-t-on un peu préparés à leurs responsabilités, ces citoyennes et citoyens qui étaient adolescentes et adolescents naguère?… Pour ma part, je veux bien témoigner aujourd’hui du contraire, comme je l’ai fait au printemps de 1975 devant une étude de 80 élèves quelques semaines avant de partir faire examiner à Strasbourg ma tension artérielle… et avant de faire le grand saut vers l’écriture professionnelle… 

  




Les retenus du samedi.

5122009

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   Vous dites, Michel :  » Voulaient-ils la guerre, les punis du samedi après-midi et les insurgés du réfectoire de triste mémoire? Je ne le pensais pas. Mais je n’avais pas encore l’expérience de ce qu’est le coeur lourd chez un adolescent en révolte, pas plus que je ne savais comment soudain ce coeur peut se débonder.

   Princesse mon amour, j’attendais déjà le jeune Marquet. »

   Que s’est-il passé avec le jeune Marquet ?

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  Princesse mon amour, je vais tout d’abord définir la base sur laquelle j’avais établi mes rapports avec les élèves de Saint-Roch. Il faut immédiatement souligner le fait qu’il ne s’agissait que de garçons. Il n’y avait aucune fille dans cet établissement. Ensuite, je ne punissais pas, mais j’utilisais un registre d’expression qui n’était pas très courant. Jean-Louis Durand et plusieurs autres surveillants disaient « vous » aux élèves. Mais, pour ma part, je les tutoyais tous. En retour, évidemment, ils ne pouvaient, eux, que me dire « vous », comme ils le faisaient en face de toute personne du corps enseignant…

  Ce phénomène n’était pas nouveau pour moi. Dès les vacances qui étaient intervenues après ma réussite au baccalauréat, j’avais été moniteur dans une colonie de vacances à Dinard. Mon cousin Bernard était avec moi. Or, j’étais le seul, parmi la trentaine de moniteurs et monitrices présents, à exiger que les colons me disent vous… Le côté remarquable de cette « prétention » tient dans le fait qu’elle s’était effectivement diffusée : les enfants qui se trouvaient en contact avec moi s’y pliaient avec la meilleure grâce du monde. Pour ceux qui s’y perdaient, je disais doucement : « Moi, c’est vous. » Voilà donc la barrière. Mais, en retour, j’étais un moniteur d’une extrême gentillesse, sauf comportement inadéquat. Dans ce cas, le registre « vous-tu » devenait très vite une entrave pour le fautif. (S’il y a ici une leçon, je la tenais du chirurgien-dentiste de mon enfance et de mon adolescence : Henri Wirth)

   Voici donc le premier samedi, et la première séance de retenues : une quarantaine d’élèves. Je pose aussitôt les principes : je suis avec vous pour travailler ; je veux pouvoir travailler ; j’aimerais que nous puissions travailler ensemble, vous de votre côté, moi du mien ; si nous y parvenons, nous aurons tous droit à une récompense : nous sortirons tous cinq minutes avant l’heure normale de sortie ; si certains d’entre vous sont incapables de se plier à cela, ils resteront avec moi au moins cinq minutes de plus que l’horaire normal.

   Et, élément essentiel : je déployais devant moi le livre que j’étais occupé à étudier et les feuilles de notes qui l’accompagnaient.

   Princesse mon amour, il ne faut pas croire que cela aurait pu suffire. Il y a toujours celui ou ceux qui sont tentés de se dévouer pour vérifier la fiabilité du mécanisme prévu… Et puis, très curieusement, il existe des élèves qui souhaitent expérimenter la punition : ils étaient tout contents de rester un peu plus longtemps là, sans doute pour se démontrer qu’ils ne pliaient ni devant la menace ni devant la punition subséquente… C’était le cas en particulier de Pascal Mathieu qui deviendrait quelques années plus tard… C.R.S.!

   Il y avait quelques autres récalcitrants. Mais mon système se mettait peu à peu en place. Les élèves finissaient par savoir que, tous les samedis, je me tenais au même endroit avec le même règlement… Et un jour enfin, vint le tour d’un élève qui s’était manifestement mis en tête de tenter l’épreuve de force. Il s’appelait Marquet. J’ai malheureusement perdu son prénom.




Incroyable mon bizutage à la cantine!

4122009

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   Vous dites, Michel : « En revenant dans l’allée centrale, il sautait immédiatement aux yeux que, des deux côtés, sous les tables, le sol était jonché de débris de verre… C’était vraiment du plus bel effet… Surtout pour monsieur l’intendant, bien sûr… Mais pour moi aussi dont vous connaissez l’importance que j’accorde à l’esthétique!… (…)

  Dans de telles conditions, on apprend très vite à devenir au moins aussi intelligent que la partie adverse… Le mieux est de l’étudier précisément pour en connaître les “res-sorts”… Qui étaient donc ces gamins? C’est ce dont je devais m’enquérir dans les meilleurs délais…  En feuilletant les dossiers, je suis allé aussitôt de surprise en surprise : j’en aurais pleuré toutes les larmes de mon corps.  »

  Les élèves avaient effectivement réussi à surprendre et déstabiliser le nouveau surveillant. Dès que vous passiez dans l’allée et que vous leur tourniez le dos, ils agissaient… Incroyable ces verres brisés! Ils devaient faire vite, être adroits pour les casser rapidement et sans bruit, surtout les verres épais que l’on trouve dans les cantines… Ils n’en étaient  certainement pas à leur coup d’essai. Ils vous montraient ainsi qu’ils étaient les plus forts! Un bizutage, mon amour…

  Et en feuilletant les dossiers des élèves, pour mieux les connaître, qu’avez vous découvert ?

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  Princesse mon amour, votre mot est le bon : bizutage. C’était donc une façon de rituel d’accueil. Désormais, j’avais été  »accueilli » : il s’agissait de passer aux choses sérieuses. 

   Ne perdons pas de vue que, depuis trois ou quatre années, j’avais l’expérience de la conduite, non seulement de mon équipe de football, mais de l’ensemble de ce que j’avais très officiellement fait inscrire en février 1967 sous l’intitulé : F. C. Saulcy (Football-Club), ainsi que cela est rapporté dans une assez récente histoire de la Ligue Lorraine de Football.

   Les statuts à peine déposés, à l’équipe des juniors s’était ajoutée une équipe de seniors (à partir de l’âge de dix-huit ans). J’avais d’abord été élu capitaine de la première. Mais dès les premières semaines de mon accession à la seconde, j’en suis devenu le capitaine : à un peu plus de dix-huit ans, je dirigeais des hommes dont certains avaient plus de trente ans… et toute une expérience du jeu.

   J’ai aussi évoqué ma présidence de l’Association des jeunes gens de la classe 1970 de mon village… 

    Revenons maintenant dans le bureau des surveillants où va se discuter la répartition de mes horaires de travail. Ici aussi, je suis le petit dernier. L’effet « bizutage » s’inverse aussitôt : on me demande de dire mes préférences ; on m’explique que je peux libérer complètement deux jours et demi de la semaine ; je choisis le lundi, le mardi et le mercredi matin ; on me les accorde aussitôt ; aux différentes demi-journées de la fin de la semaine s’ajouteront les dortoirs du jeudi et du vendredi… Ultime question : qui voudra venir surveiller les élèves convoqués en retenue les samedis après-midi? Depuis plusieurs jours, la question restait pendante.

   Le jeunot s’y jette soudainement avec un enthousiasme irrésistible qui laisse pantois les collègues dont la principale angoisse était justement de devoir se partager (car ils imaginaient instaurer un… tour de garde) ce pensum aussi gênant pour eux que pour les élèves. Ils veulent quelques explications… Très sûr de moi, je dis : « J’ai pris la décision de ne jamais punir : mais je veux bien aller voir de près ceux que vous allez punir. » En échange, on m’annonce une faveur toute spéciale : je n’aurai aucun dimanche à effectuer, et je serai le seul dans ce cas.

   Dans les jours qui ont suivi, j’ai bientôt eu accès au dossier de chacun des élèves de l’établissement. Immédiatement, j’ai vu tous les malheurs de l’adolescence : les orphelins de père ou de mère, les fils de mère célibataire, les enfants de parents divorcés. J’ai pris connaissance de professions très modestes, de situations de chômage. J’ai surpris quelques indications qui se rapportaient ici à l’alcoolisme, là aux internements psychiatriques, etc… Toute la misère du monde me semblait rassemblée devant moi. Et progressivement, j’allais pouvoir mettre des visages sur les noms, et des noms sur les visages.

   Voulaient-ils la guerre, les punis du samedi après-midi et les insurgés du réfectoire de triste mémoire? Je ne le pensais pas. Mais je n’avais pas encore l’expérience de ce qu’est le coeur lourd chez un adolescent en révolte, pas plus que je ne savais comment soudain ce coeur peut se débonder.

   Princesse mon amour, j’attendais déjà le jeune Marquet.  

  




A la cantine.

3122009

A la cantine. dans Devenir écrivain. Ecrire

 

    Vous relatez, Michel, un événement qui est intervenu à la cantine du lycée professionnel de Saint-Dié lors de votre première journée de surveillant :  “Monsieur Cuny, l’intendant vient de m’appeler pour me dire qu’il y avait eu un problème dans votre réfectoire… Vous n’avez rien remarqué? rien entendu?… Allons-y, je vais vous montrer quelque chose… L’intendant nous y attend…” 

   Qu’avez-vous alors découvert qui était passé pour vous inaperçu ?

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   Princesse mon amour, en revenant dans l’allée centrale, il sautait immédiatement aux yeux que, des deux côtés, sous les tables, le sol était jonché de débris de verre… C’était vraiment du plus bel effet… Surtout pour monsieur l’intendant, bien sûr… Mais pour moi aussi dont vous connaissez l’importance que j’accorde à l’esthétique!…

   L’essentiel résidait dans le fait que Félix Panozzetti ne paraissait pas plus troublé que cela. Très gentiment, il s’informait :  »Dites-moi comment vous avez procédé… » Ma réponse ne l’a pas étonné du tout, et il a aussitôt enchaîné : « C’était justement ce qu’il ne fallait pas faire… Et pour eux, c’était une aubaine : ils ont bien vu le « nouveau » et que le « nouveau » n’était pas encore aguerri… Je n’ai qu’un conseil à vous donner pour la prochaine fois : choisissez l’une des extrémités de l’allée, et surtout n’en bougez plus. »

   Princesse mon amour, analysons un peu la situation : à mon avis, c’était peut-être une vingtaine de verres qui avaient été cassés… et non pas en tombant de la hauteur des tables, mais tout simplement en étant frappés sur le sol de façon très précise et habile : tous ces élèves étaient des « techniciens » de l’ajustage… Sans doute tenaient-ils à me le faire savoir… Et puis, surtout, ils formaient un extraordinaire « collectif » : ils avaient réussi à étendre cette belle manoeuvre d’un bout à l’autre du réfectoire. Or, chacun de ceux qui avaient choisi de me faire l’offrande de ce qui leur était par ailleurs nécessaire pour se désaltérer devait se courber bien bas vers le sol pour réussir son « coup »… Et moi, pendant ce temps-là, je passais!…

   Conclusion : il était temps que je me mette en situation de faire des progrès!… Et de pouvoir mesurer ceux-ci à peu près correctement, mais aussi de rompre définitivement avec cette allure d’Artaban d’opérette que j’avais revêtue lorsque j’avais quitté le réfectoire où n’aurait dû s’étaler que… ma honte. 

  Dans de telles conditions, on apprend très vite à devenir au moins aussi intelligent que la partie adverse… Le mieux est de l’étudier précisément pour en connaître les « res-sorts »… Qui étaient donc ces gamins? C’est ce dont je devais m’enquérir dans les meilleurs délais…  En feuilletant les dossiers, je suis allé aussitôt de surprise en surprise : j’en aurais pleuré toutes les larmes de mon corps. 




Une leçon qui s’annonce.

2122009

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   Je reprends vos termes, Michel, lorsque vous arrivez au lycée technique Saint-Roch de Saint-Dié :  « Surveillant ou boucher?… J’ai dû alors quitter cette belle assemblée pour surveiller mon premier réfectoire… Princesse mon amour, il n’est pas sûr qu’une assez grosse catastrophe puisse être perçue même par celui qui devrait en être le principal témoin… Gare donc à la leçon qui s’annonce à quelques dizaines de minutes de là…  »

  Qu’est-il arrivé alors ?

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  Princesse mon amour, l’heure du repas de midi étant venue, Félix Panozzetti m’a emmené vers l’un des deux réfectoires. Il y avait une large allée centrale et, de chaque côté, une dizaine ou une douzaine de tables qui comportaient, chacune, huit places… Quand j’y ai fait mon entrée, les élèves étaient déjà installés. Pour la premère fois, j’allais devoir faire mon métier. De quoi s’agissait-il?

  J’avais été demi-pensionnaire tout au long de ma scolarité secondaire. Je connaissais donc très bien un certain type de réfectoire et un certain type de collectivité lycéenne. Le pire à redouter eût été, par exemple, qu’un chahut se mette en oeuvre pour protester contre un retard dans l’acheminement des plats… Dans ce cas, je ne savais pas vraiment ce que je pourrais faire… Mais monsieur Panozzetti m’avait dit qu’il n’y avait pas à trop m’inquiéter : lui ne serait pas très loin, et le bruit l’avertirait immédiatement.

   Je voyais un autre dommage possible : que certains élèves soient brimés par d’autres dans la répartition des aliments… Il m’a semblé que la bonne solution consistait dans le fait d’aller et de venir calmement le long de l’allée centrale, en montrant mon souci de veiller, de façon relativement neutre, sur la concorde générale…

   Eh bien, voilà, tout s’est parfaitement passé… Les élèves s’en vont très calmement : succès facile. Ce métier-là me convient décidément!…

   Quelques petites minutes, et puis je vois monsieur Panozzetti venir à ma rencontre très calmement lui aussi : « Monsieur Cuny, l’intendant vient de m’appeler pour me dire qu’il y avait eu un problème dans votre réfectoire… Vous n’avez rien remarqué? rien entendu?… Allons-y, je vais vous montrer quelque chose… L’intendant nous y attend… »  Et avec cela, monsieur Panozzetti conservait un flegme olympien. De sorte que j’ai d’abord cru que l’intendant faisait des histoires pour à peu près rien… En tout cas, je n’avais, moi le principal intéressé, rien vu et rien entendu, je le jure!…

   Bonjour, monsieur l’intendant. « Regardez », me dit le surveillant général avec un petit sourire…

   Incroyable, princesse mon amour, incroyable!…




Vous êtes capable de mesurer vos progrès.

30112009

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  « Or, j’ai même appris à mesurer avec beaucoup de précision les progrès que je fais… Je m’attends donc moi-même très tranquillement au détour du chemin. » Que voulez-vous dire là, Michel ?

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   Princesse mon amour, sitôt que l’on échappe plus ou moins au conformisme, il faut disposer d’instruments de mesure pour bien comprendre ce que l’on fait. La réalité humaine répond-elle? Et de quelle façon le fait-elle?

  Prenons mon expérience au lycée technique de Saint-Roch. Lorsque j’y arrive à la mi-septembre 1969, les cours ont déjà repris depuis quelques jours. Je suis nommé sur le poste de monsieur Christian Barbault qui vient d’être désigné comme professeur. Je  me présente aussitôt  à l’un des deux surveillants-généraux : monsieur Panozzetti. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, très volontaire. Il m’explique en quoi va consister mon rôle, et il me raconte une sorte de fantasme qu’il promène avec lui depuis qu’il pratique ce métier (nous sommes au lendemain de mai 68…). En cas de chahut vraiment exceptionnel, il n’hésiterait pas à sauter sur une table et à arranguer la foule déchaînée des élèves pour y rétablir le calme!… « Je le ferais sans hésiter »… et avec un immense plaisir, semblait-il…

   »Mais, monsieur Cuny, je suis inquiet pour vous. Vous êtes très jeune, pas encore dix-neuf ans si j’en crois les documents que j’ai là. Et votre apparence vous rajeunit encore un peu… Songez qu’ici vous allez vous trouver en face d’élèves dont certains ont vingt ans ; je vous en montrerai même un qui a vingt et un ans passés et qui doit mesurer un mètre quatre-vingt-cinq… Remarquez bien : il est très gentil. Mais enfin, il y en a d’autres, plus petits, plus jeunes et qui ne se laisseront pas faire… Et surtout, comment leur faire comprendre, dès le début, que vous êtes effectivement surveillant, et non pas élève?… Venez avec moi. C’est la récréation : nous allons déambuler tous les deux côte à côte dans la cour… A mon avis, ils comprendront très vite… »

   Un peu plus tard, me voici dans le bureau des surveillants. Présentations, etc… Et puis très vite, une sorte d’horreur. Il y a là un ancien élève du lycée Jules Ferry, plus âgé que moi de trois ou quatre années ; il a été l’un de mes protecteurs (avec Valentin, futur capitaine de l’équipe de football de Saint-Dié) quand, en sixième, on menaçait de me faire un mauvais sort… Il s’appelle Bastien, et le voici donc qui se met en devoir de raconter ses affrontements avec des élèves… sur les bals du samedi soir… « Et je rentrais chez moi la chemise en sang! »

   Surveillant ou boucher?… J’ai dû alors quitter cette belle assemblée pour surveiller mon premier réfectoire… Princesse mon amour, il n’est pas sûr qu’une assez grosse catastrophe puisse être perçue même par celui qui devrait en être le principal témoin… Gare donc à la leçon qui s’annonce à quelques dizaines de minutes de là… 







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